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Education des enfants au Moyen Âge

   Au milieu du XIIIème siècle, Berthold de Ratisbonne écrit : "Les pauvres gens n'ont pas de précepteur comme les grands de ce monde, ils doivent éduquer leurs enfants seuls, ils devront répondre de leurs enfants le jour du jugement, comme un prieur, un abbé et tout supérieur de couvent devra répondre de sa communauté". Ces "pauvres gens" dont parle le prédicateur franciscain allemand représentent la plupart des hommes et des femmes du Moyen Âge. En effet, l'éducation des enfants s'est surtout réalisée au sein de la famille. Celle-ci se présente également comme un lieu où se nouent des relations fortes qui sont souvent chargées d'affection, mais peuvent parfois s'avérer conflictuelles.

 L'éducation paternelle.

Le devoir d'éduquer.

Depuis le Bas-Empire, la puissance du père s'est beaucoup atténuée. Ce dernier continue néanmoins, au cours de la période médiévale, à détenir l'autorité du chef de famille et, partant, se voit attribuer la responsabilité éducative de ses enfants. Tous les pédagogues, les juristes ou les théologiens rappellent ce devoir. Vers 1270, Thomas d'Aquin écrit : "Dans l'espèce humaine tout particulièrement, le mâle est nécessaire à l'éducation de l'enfant qui consiste non seulement à nourrir le corps, mais encore davantage à nourrir l'âme-

Dans l'ensemble de l'Europe, les pères ont su se transformer en pédagogues et rédiger des traités d'éducation pour leurs enfants. -En Allemagne, dans la seconde moitié du XIIIème siècle, un noble bavarois de Windesbach rédige pour son fils adolescent un ouvrage appelé le Winsbeck, dont la seconde partie se présente comme un ensemble de réponses critiques que l'enfant adresse à son père. Vers 1371 - 1372, le Chevalier de la Tour Landry, issu d'une petite noblesse entre Cholet et Vezins, après avoir composé un recueil de conseils destinés à ses fils (hélas perdu), rédige le Livre pour l'enseignement de ses filles, ouvrage traduit en anglais et en allemand qui connait un certain succès à la fin du Moyen Âge. L'auteur délivre à ses filles adolescentes des recommandations sur les manières de se tenir en société, sur l'éducation religieuse, sur le devoir d'obéissance à l'égard de leur futur époux ou sur les soins à apporter à leurs futurs enfants. Il veut leur enseigner "comment elles doivent se gouverner et distinguer le bien du mal" et "les détourner de la mauvaise voie, leur indiquer le vrai et droit chemin autant pour le salut de leur âme que pour l'honneur de leur corps".

Les moyens éducatifs.

Il est recommandé au père de "chastier" ses enfants. Ce mot signifie autant instruire que réprimander et, par conséquent, n'entraîne pas nécessairement un châtiment corporel. Même si les pédagogues préconisent l'utilisation de punitions physiques, beaucoup d'entre eux conseillent d'y recourir en dernière instance, lorsque la persuasion a échoué, et insistent sur la nécessité d'une grande modération des coups, pour qu'ils soient efficaces et pour éviter qu'ils ne laissent des traumatismes. Dans son traité d'éducation, l'humaniste Maffeo Vegio da Lodi (1444) écrit : "C'est une erreur fréquente chez les parents que de croire que les menaces et les coups apportent une grande contribution à l'éducation des enfants, alors que la peur qu'ils en éprouvent est si forte qu'ils auront du mal à la vaincre, même adultes [...] Que les parents prennent garde à ne corriger leurs enfants qu'avec les plus grandes précautions. Les réprimandes trop violentes et les coups rendent l'esprit serviles [...] Il faut louer de temps en temps l'enfant de ses mérites, ignorer le plus souvent ses erreurs, et ne le corriger qu'avec douceur, en mêlant les louanges aux reproches".

Les pères éduquent surtout par l'exemple, le geste et la parole. Certains lisent des histoires à leurs fils et à leurs filles, tel le notaire Ser Lapo Mazzei de Prato qui, en 1390, lors des longues soirées d'hiver, fait la lecture des Fioretti de saint François D'Assise à ses enfants. D'autres se montrent attentifs aux fréquentations de leurs progénitures. Raymond Lulle conseille aux pères de se débarrasser de tous les individus qui pourraient représenter un "mauvais exemple" pour leur enfant. Il écrit : "Un homme qui désire bien éduquer son enfant ne doit pas héberger sous son toit un homme mal éduqué, car l'enfant en prendra mauvais exemple". Matteo Palmieri, dans la Vita Civile rédigée entre 1431 et 1438, pense que le père doit veiller à ce que les camarades de ses enfants "soient bien élevés, aient un langage châtié, soient plus attirés par les bonnes manières que par les vices et la mollesse, car trop de douceur gâte souvent les enfants, et devenus grands, ils continuent à rechercher les plaisirs dont leur enfance a été nourrie". L'exemplarité n'est pas qu'un motif idéologique, mais un des modes de transmission des valeurs de père à enfant les plus puissants et les plus efficaces reconnus par la société médiévale. Jean Gerson (1363 - 1429) rappelle un souvenir d'enfance montrant à quel point paroles et gestes paternels l'ont marqué. "Lorsque j'étais enfant  mon père étendait ses bras sur la muraille, dans l'attitude du crucifié en me disant : "Vois, mon fils, comment fut crucifié et mourut ton Dieu qui t'a créé et racheté". Cet exemple, le premier dont je garde le souvenir de mon jeune âge, resta gravé dans mon âme, qui était un miroir encore propre, et reste dans la vieillesse et la sénilité, souvenir qui s'accroît à mesure que passent les années". Dans la Doctrina pueril, Raymond Lulle explique que tous les instants du quotidien doivent être mis à profit pour instruire dans la foi chrétienne. Ainsi invite-t-il son fils à penser aux damnés souffrant des peines infernales quand il regarde bouillir une poignée de fèves ou de pois.

L'absence de conseils paternels s'avère dramatique. Un exemplum célèbre, souvent repris dans les traités de pédagogie, raconte l'histoire d'un enfant mal éduqué qui commet d'abord de petits délits sous les yeux de son père qui en rit. L'enfant grandit et ses crimes deviennent de plus en plus graves, tant et si bien qu'il finit par être jugé et condamné à la pendaison. Alors qu'on le mène à la potence, le fils demande à ses gardiens de laisser son père venir à lui, pour lui faire ses adieux. Les bourreaux autorisent volontiers cette ultime embrassade. Alors le fils se penche vers son père, comme pour lui donner un dernier baiser, et lui arrache le nez. La morale qui clôt l'histoire dénonce les pères trop laxistes.

L'éducation maternelle.

Transmettre la foi chrétienne.

Les pédagogues centrent leur intérêt sur l'enfant ayant atteint l'âge de raison, et attachent une moins grande importance à l'éducation des mères. Cependant, celle-ci est tout à fait centrale dans la vie quotidienne. Même dans les milieux florentins fortunés de la fin du Moyen Âge, où la femme est très souvent déconsidérée, l'absence fréquente du mari marchand ou banquier octroie à la mère un rôle éducatif de tout premier plan. Dans la cité toscane, elle s'occupe de l'enfant à son retour de nourrice vers l'âge de 20 mois ; les hommes ne l'autorisent pas à déléguer ses fonctions à des servantes ou des esclaves membres de la maisonnée, qui risqueraient de transmettre à celui-ci des valeurs considérées comme indignes de son rang.

Pour l'époque carolingienne, nous disposons d'un document exceptionnel écrit par une femme à son enfant. Il s'agit du Manuel de Dhuoda, rédigé en 841 - 843 par l'épouse de Bernard, duc de Septimanie. Ce dernier a envoyé son fils Guillaume à la cour de Charles le Chauve. Peu de temps après la naissance de son second fils, Bernard demande que son épouse Dhuoda le lui envoie également pour prendre en main son éducation. Privée la même année de ses deux fils, Dhuoda décide d'écrire un Manuel pour Guillaume, âgé de 15 ans, en lui recommandant de le faire lire plus tard à son frère. Quels sont les conseils donnés par une mère noble à son enfant au milieu du IXème siècle ? Elle insiste beaucoup sur le respect dû au père, sur la crainte de Dieu. Elle invite son enfant à prier pour les défunts de la famille, lui dressant la liste des ancêtres à honorer. Elle l'exhorte à réciter les heures canoniques, à méditer souvent la Bible et les écrits des Pères de l'Eglise.

Dans les siècles suivants, le rôle capital de la mère dans la transmission de la foi ne faiblit pas. Selon Jean de Joinville, l'un des biographes de saint Louis, c'est la mère du futur souverain qui "lui enseigna à croire en Dieu et à l'aimer". L'exemple du roi de France n'a rien d'exceptionnel. Dans l'interrogatoire du 21 février 1431, Jeanne d'Arc déclare que c'est sa mère qui lui apprit le Pater Noster, l'Ave Maria et le Credo. Il est fréquent de voir les mères accompagner leurs enfants à l'église, leur montrer des images sacrées ou des statues, leur enseigner les gestes de la prière, utiliser tous les objets du quotidien (bol abécédaire orné d'une croix, bouliers, jouets, pieux, etc.) pour s'acquitter de leur tâche. La limite est sans doute toujours ténue entre jouets, ustensiles du quotidien et objets de dévotion. Les pédagogues florentins conseillent aux mères de découper les fruits, les gâteaux et les sucreries en forme de lettres afin que leurs enfants apprennent plus facilement à lire. Parfois, dans les milieux instruits de la fin du Moyen Âge, cet enseignement passe par l'écrit, et il est fréquent dans l'iconographie de voir la mère exposer à ses enfants les principaux préceptes de la foi en utilisant des livres d'heures. C'est à cette époque également que la représentation iconographique d'Anne feuilletant un livre avec Marie sur ses genoux connaît un grand succès. Ayant peu accès à l'écrit, exceptionnelle sont les mères de la fin de l'époque médiévale qui ont laissé des traités pédagogiques. Christine de Pizan (1364 - 1429 ?), qui compose pour son fils Jean Castel des Enseignements moraux -

Transmettre les valeurs domestiques et sexuelles.

Dans de nombreux récits mettant en scène la famille , lorsque la fille grandit, le père se fait moins présent, réapparaissant souvent au moment du mariage. Au contraire, la mère demeure la principale éducatrice de l'adolescente, en lui transmettant un savoir-faire dans le domaine domestique et amoureux, afin de la préparer à sa future vie d'épouse et de mère. Lorsqu'elle ne transmet pas à sa fille les connaissances jugées indispensables à une vie de femme, la mère n'assume pas complètement sa fonction de reproduction. L'auteur du fabliau De l'Escureuil met en scène une femme qui défend à sa fille de nommer le sexe des hommes. Cet interdit excite la curiosité de la jeune fille qui demande constamment à sa mère comment s'appelle ce que "l'homme porte pendant". L'ayant finalement appris, elle n'a de cesse de répéter le mot "vit", ce qui plonge sa mère dans un profond chagrin. Un jeune homme, profitant de son ignorance, abuse de l'adolescente. La morale est une sévère critique de la mauvaise éducation maternelle.

Après le mariage, la mère demeure souvent la principale conseillère conjugale de sa fille. Elle lui explique comment bien tenir sa maison, enseigner la foi à ses enfants et contenter son époux. Les fabliaux, genre satirique révélateur des fantasmes des hommes, aiment beaucoup présenter des mères apprenant à leur fille mariée les ruses permettant de tromper les maris. A la fin du Moyen Âge, la grande différence d'âge entre les conjoints accentue la connivence entre la mère et ses enfants, cette dernière représentant parfois une sorte de génération intermédiaire entre le père et sa progéniture. Lorsque Yolande, fille de Robert de Flandre, se retrouve veuve en 1344 à l'âge de 18 ans, elle a déjà 2 enfants, Edouard et Robert, âgés respectivement de 3 et 1 an.

Les carences de l'éducation monoparentale.

Perceval et sa mère.

Lorsque la mort, fréquente, prive la femme ou l'homme de son conjoint, la famille se recompose souvent par un nouveau mariage, multipliant parâtres et marâtres. Même si le discours ecclésiastique s'est montré sévère à l'égard des parents non biologiques, il l'a été parfois davantage face aux cas d'enfants uniquement élevés par leur mère ou par leur père, comme pour indiquer l'importance attachée à une éducation conjointe. La condamnation est nette lorsqu'il s'agit d'une fille éduquée seule par son père ou d'un garçon élevé seul par sa mère. Lorsque cette dernière a transmis à son jeune fils les rudiments de la foi, n'ayant pas d'expérience de la vie publique et politique, elle est jugée inapte à apporter au garçon des modèles de comportement qu'un père pourrait lui offrir. L'exemple de l'éducation de Perceval, racontée vers 1183 par Chrétien de Troyes dans le Conte du Graal et par Wolfram von Eschenbach (vers 1201 - 1210) dans Parzival, apparaît, à cet égard, emblématique. La mère du jeune homme, par peur que son dernier fils ne connaisse le sort tragique de ses deux aînés morts au combat et de son père décédé de chagrin, le tient toujours à l'écart de la culture de son groupe social. Il ne sait pas jouer aux échecs, jeun banni à cause même de sa connotation chevaleresque et courtoise, et on ne le voit jamais apprendre à lire et écrire, chanter ou jouer d'un instrument de musique. Il connaît ses prières mais n'a jamais fréquenté d'église. Adolescent, lorsqu'il rencontre pour la première fois des chevaliers, il leur demande s'ils sont anges ou démons et s'ils peuvent lui nommer les objets qu'ils portent : une lance, un écu, un haubert. Les ultimes conseils que sa mère lui donne avant son départ du foyer sont révélateurs de la mauvaise éducation reçue, inadaptée au monde chevaleresque qu'il doit affronter et source d'erreurs répétées. Elle l'exhorte à ne fréquenter que les hommes expérimentés et sages (les "prud'hommes"), mais il est incapable de les distinguer des autres. Elle l'invite à toujours connaître le nom des personnes qu'il rencontre ; par conséquent, il le demande à tous ceux qu'il croise, ce qui est inconvenant dans son milieu où il convient d'attendre que l'individu que l'on a en face de soi se présente. Dans cet exemple d'éducation exclusivement féminine, il y a quelque chose d'insupportable pour les hommes. Exaspéré d'entendre son jeune protégé répéter d'où lui vient son éducation, Gornemant de Goort lui crie : "Ne dites jamais que votre mère vous ait appris ceci ou cela". Cette mauvaise éducation doit être cachée car elle a bloqué le processus de reproduction sociale, empêchant le noble adolescent d'apprendre le métier de chevalier et de recevoir la culture de son ordre. Cependant, comme "Bon sang ne saurait mentir !", Perceval, grâce à son application et à sa volonté d'apprendre et surtout grâce à sa nature de héros, rattrapera le temps perdu -

Le roi de Pîtres et sa fille.

De la même manière, un père élevant seul sa fille adolescente sans les nécessaires conseils maternels ne peut être un bon éducateur. Le Chevalier de la Tour Landry en a conscience lorsqu'à la fin de son traité rédigé à l'attention de ses filles, il rapporte un long dialogue sur l'éducation entre son épouse (décédée) et lui. Le but est de démontrer à ses enfants que leur mère partageait les mêmes conceptions pédagogiques que lui. Par cet artifice littéraire, l'auteur tente d'inculquer plus efficacement ses conseils et montre combien la mère est indispensable à l'éducation des filles. Beaucoup de fabliaux mettent en scène un père qui éduque seul sa fille unique : il finit toujours par s'attacher à elle démesurément, ne pouvant plus s'en séparer, ayant créé un substitut de son épouse dont il a été incapable de faire le deuil - Au début du XIIème siècle, Marie de France raconte l'histoire des Deux Amants : le roi de Pîtres(dans l'Eure) "avait une fille, belle et courtoise demoiselle. C'était son seul enfant et il l'aimait et la chérissait tendrement. De puissantes seigneurs avaient demandé sa main et l'auraient volontiers épousée. Mais le roi ne voulait la donner à personne, car il ne pouvait s'en séparer. Elle était son seul réconfort et il passait ses jours et ses nuits auprès d'elle, car elle le consolait de la perte de la reine. Bien des gens critiquèrent cette attitude et même les siens la lui reprochèrent. Apprenant qu'on en parlait, plein de tristesse et de douleur, il se mit à chercher le moyen de se délivrer à la fois des blâmes et des demandes en mariage". Il décide donc d'accorder la main de sa fille à celui qui sera capable de porter l'adolescente sans jamais s'arrêter jusqu'au sommet de la "montagne" dominant la ville (la Côte des deux amants culmine aujourd'hui à 138 mètres). Beaucoup de candidats tentent la redoutable épreuve, mais en vain. Cependant la jeune fille s'éprend d'un des nombreux prétendants, qui désire l'enlever plutôt que le risquer un échec en acceptant ce défi. Mais consciente du mal qu'elle provoquerait en acceptant le rapt, elle dit à son amant : "Mais si je partais avec vous, mon père en aurait tant de douleur que sa vie ne serait plus que tourment. Je l'aime et je le chéris tant que je ne veux pas le chagriner". Afin de réaliser ses desseins tout en protégeant son père, elle propose donc une autre solution : l'amant absorbera un philtre censé lui procurer une grande force et tentera l'épreuve. Cependant, emporté par sa fougue et surestimant sas capacités naturelles, le jeune homme n'absorbe pas le breuvage magique et, portant sa promise sans jamais s'arrêter, il parvient victorieusement au sommet de la montagne où il s'écroule, mort. La jeune fille, elle aussi, succombe de douleur.

Dans ce lai de Marie de France, le père, trop attaché à sa fille unique, malgré la pression de l'entourage jugeant son attitude anormale, invente des stratagèmes pour retenir l'adolescente. Celle-ci, prise dans un cruel "conflit de loyauté" entre un être aimé et un père "malaimant", ne peut échapper à son cruel destin. Le désir incestueux implicite ou explicite du père pour sa fille adolescente bloque l'échange d'une femme sur le marché matrimonial, condition nécessaire à la reproduction biologique et sociale.

D'autres éducateurs au sein de la famille.

Auprès de l'enfant, le père et la mère tiennent les rôles éducatifs les plus importants. Mais ils ne sont pas les seuls à transmettre des valeurs et à influencer le comportement des jeunes générations. D'autres membres du groupe familial, adultes ou enfants, peuvent également intervenir : domestiques, esclaves et nourrices dans les familles aisées, frères et sœurs aînés, grands-parents et bien d'autres encore.

La nourrice.

Dans les milieux aristocratiques ou dans la bourgeoisie urbaine de la fin du Moyen Âge, la pratique de l'allaitement mercenaire est fréquente. Soit l'enfant est envoyé ailleurs, soit, dans les familles les plus aisées, la nourrice est engagée à domicile. L'homme d'affaire génois Giovanni Piccamiglio, au milieu du XVème siècle, emploie deux nourrices venant de la petite ville de Ceva, aux limites du Piémont, pour nourrir ses deux fils pendant au moins deux ans, comme l'atteste son "Livre de comptes". Dans la cité ligure, les femmes recrutées pour offrir leur lait aux nourrissons sont souvent de condition servile (une majorité de Tatares).

Conscients de l'importance des valeurs transmises par l'éducation et croyant également aux vertus fournies par le lait, les parents se montrent toujours vigilants dans le choix de la personne qui va nourrir leur enfant, parfois pendant plusieurs années. Aldebrandin de Sienne, Barthélemy l'Anglais ou Bernard de Gordon donnent à ce sujet de très nombreux conseils médicaux : il faut que la nourrice ait environ 25 à 30 ans, qu'elle ressemble à la mère, qu'elle soit en bonne santé et de bonnes mœurs, qu'elle ait accouché à terme, plutôt d'un fils que d'une fille, un ou deux mois avant que ne débute l'allaitement de l'enfant, qu'elle n'ait pas connu de fausses couches, qu'elle fasse attention à sa nourriture, qu'elle travaille avec modération, qu'elle s'abstienne de relations charnelles durant l'allaitement car cela corrompt le lait et enfin qu'elle éprouve des sentiments pour le nourrisson. Margherita, l'épouse de Francesco di Marco Datini, marchand de Prato à la fin du XIVème siècle, est chargée de choisir dans sa ville de bonnes nourrices pour les bébés florentins. Pendant en avoir trouvé une, elle écrit à son époux : "Cette nourrice  ne pourrait être meilleure, car elle ne redevient jamais enceinte avec 28 mois ou plus et elle a actuellement du lait de deux mois, elle peut donc aisément nourrir un enfant". Dans les couches supérieures de la société, les nourrices demeurent auprès des enfants bien après que leur allaitement soit terminé. Dans le royaume de Castille, celles qui sont engagées pour "nourrir" les enfants royaux le sont pour 10 ou 20 ans, devenant de véritables gouvernantes. Entre l'enfant et sa nourrice se créent donc des relations privilégiées qui se prolongent plusieurs années. Les rois de Castille n'hésitent pas à offrir des terres à ces femmes qui les ont servis tant d'années. On sait également que le roi de France, Charles VII, a toujours versé à sa mère de lait une pension mensuelle, en signe de reconnaissance.

Le frère et la sœur aînés.

Dans la famille médiévale, les naissances sont nombreuses et rapprochées. Pour le XVème siècle, on a pu calculer des intervalles  d'environ deux à trois ans à Remis, et de 18 à 21 mois à Florence. Même si la mortalité infantile et celle qui atteint les enfants ayant dépassé leur premier anniversaire restent très élevées, les fratries demeurent larges et leurs membres présentent de faibles écarts d'âge. Précocement, les aînés jouent un rôle éducatif essentiel auprès de leurs frères et sœurs. Dans les sources littéraires, on voit la sœur aînée garder les puînés, leur donner le bain, raccommoder leur vêtement et leur donner à manger. L'aîné est toujours invité à montrer l'exemple aux cadets. L'auteur du Lancelot en prose (XIIIème siècle) décrit Lionel quittant la table en colère et la renversant. Pharien lui fait alors la morale : "Pourquoi vous être levé de table ce soir, à une heure pareille, et dans un mouvement d'humeur ? Venez et mangez. Si vous n'en avez pas envie, vous devez en faire semblant par affection pour mon seigneur votre frère, qui sans vous ne mangerait pas". Fra Paolino Minorita, moraliste italien de la fin du Moyen Âge, rappelle lui aussi, dans son Gouvernement de la maison, au frère aîné qu'il doit toujours être un exemple pour ses frères et sœurs, afin que ceux-ci obéissent aux parents. Le discours présent dans les sources littéraires ou les traités de pédagogie n'est pas éloigné de la réalité. Le 21 novembre 1334, dans le Rouergue, lorsque Pierre Landel rédige son testament, il a 10 enfants. Comme certains d'entre eux sont encore très jeunes, il délègue leur éducation et leur entretien à ses deux fils aînés qui recueillent sa succession. Jean Gerson, au début du XVème siècle, compose pour ses sœurs un Dialogue spirituel et entretient une correspondance avec ses deux frères puînés, Nicolas et Jean. Dans ces écrits, il se considère comme dépositaire, en tant qu'aîné, de l'autorité paternelle. On le voit s'indigner face aux critiques formulées par Nicolas, faire preuve de fermeté ou apporter son soutien. Dans une lettre de 1408, rédigée à l'adresse de Nicolas, il évoque leur cadet Jean : "J'ai préféré t'écrire tout cela à toi plutôt qu'à notre frère, dans la mesure où, tel un père ou un frère indulgent, j'ai pu faire mon devoir envers lui qui, de santé délicate, reste mon fils et mon frère".

Au sein d'une société où l'espérance de vie des parents est faible, les aînés sont souvent amenés à se substituer au père. Dans les actes de la pratique, on rencontre des frères qui se chargent du mariage de leur sœur. En 1193, trois frères, après avoir pris conseil auprès de leur mère et de leur oncle, vendent une maison à Béziers, pour constituer la dot de leur sœur âgée de 18 ans, afin de la marier.

Les humanistes de la fin de la période médiévale pensent qu'il faut profiter de cette forte relation horizontale pour diffuser les apprentissages des savoirs et des savoir-faire. Dans son traité, Maffeo Vegio da Lodi (1444) écrit : "Il sera également judicieux de confier son enfant à l'enseignement d'un camarade plus instruit, ou, mieux encore, à un ami ou à un parent, voire un frère aîné [...]. C'est quand ils sont aidés par les grands que les petits apprennent le mieux et le plus rapidement ; et les grands, de leur côté, se mettent mieux dans la tête ce qu'ils ont déjà appris et arrivent à un résultat qui, selon nous, dans le milieu familial, a son poids".

Les grands-parents.

Les grands-parents apparaissent rarement dans les sources médiévales, essentiellement à cause de la faiblesse de l'espérance de vie des individus. Quelques exemples permettent cependant de juger de leur importance affective et éducative. La reine mérovingienne Brunehaut (morte en 613) surveille étroitement l'éducation des enfants de son petit-fils Thierry II. A la fin du VIIème siècle, en Neustrie, Anseflède, veuve de Waratton, élève son arrière-petit-fils Hugues, fils de Drogon et d'Adaltrude : elle "accueillit l'enfant et elle le nourrit. L'esprit rempli de prudence et de prévoyance, elle fortifiât l'âme du jeune garçon par des admonestations quotidiennes, afin qu'il se consacre au service de Dieu avec les autres". Selon ses biographes (Jean de Joinville ou Guilaume de Saint-Pathus), saint Louis aime à raconter les souvenirs que son grand-père Philippe Auguste lui a laissés. Cet aïeul, mort lorsque Louis IX était âgé de 9 ans, l'a fortement marqué, représentant pour lui le roi idéal. Au XIIIème siècle, le chroniqueur franciscain italien Salimbene de Adam (1221 - après 1288), lui aussi, se souvient de la mère de son père, morte centenaire : "J'ai habité 15 ans avec elle, écrit-il, dans la maison de mon père. Que de fois m'a-t-elle enseigné à éviter les mauvaises fréquentations et à en choisir de bonnes, à être sage, morigéné et bon". En 1501, à Sion (Valais), un homme accepte de prendre sa petite-fille Jeannette Aren dans sa maison pour un an pour le servir, en attendant que l'homme qu'elle vient d'épouser, Simon Perrers, ait le temps d'apprendre un "art mécanique". Ce souci éducatif ou cette volonté de protection est souvent motivé par une profonde affection. En 1478, près de Zurich, Anna von Zimmern, une noble femme sentant sa mort prochaine, écrit à son fils et à sa bru une lettre qui montre son attachement à ses petits-enfants : "Mon affection maternelle et les meilleures pensées, très cher fils et très chère fille [...] Très chers enfants, ne manquez pas de m'envoyer incessamment un messager et de me faire savoir par lui comment se portent mes très chers enfants, les jeunes, car vous me manquez terriblement, eux et vous. Mais ne soyez pas trop inquiets, et avant tout, faites-moi donner des nouvelles des petits-enfants".

Une éducation dans d'autres familles.

Comme nous l'avons vu, de nombreux enfants sont élevés en dehors de leur famille d'origine. Dans l'aristocratie du Moyen Âge central, le forestage est un procédé répandu. Du verbe to foster (nourrir), il consiste à confier le jeune noble (à partir de 10 ou 12 ans) à un autre seigneur, pour continuer son apprentissage jusqu'à adoubement. Comme, dans ces familles, la branche maternelle est d'un rang socialement plus élevé que la branche paternelle, c'est souvent le frère de la mère qui est chargé de parfaire l'éducation de l'adolescent. A la cour de son "père social", le jeune aristocrate peut ainsi côtoyer des chevaliers de renon et progresser dans l'apprentissage des armes et des valeurs courtoises bien plus rapidement que dans sa famille d'origine. Vers 1115, Guillaume le Maréchal, âgé de 11 ou 12 ans, quitte ainsi la maison paternelle pour venir en apprentissage chez son oncle Guillaume de Tancarville. Dans la littérature épique, nombreux sont les exemples de neveux recueillis chez leur oncle. C'est le cas de Vivien, élevé par Guillaume, ou de Tristan, par Marc. Lorsqu'il ne s'agit pas de l'oncle maternel, un ami du père (très souvent plus puissant que lui) peut exercer cette fonction. Vers 1198, Lambert d'Ardres, dans son Histoire des comtes de Guines (seigneurs du Nord du royaume de France, aux lisières de la Flandre et du comté de Boulogne), raconte qu'après avoir passé son enfance auprès de son père, Arnoul de Guines, il est confié "au vénéré et mémorable prince de Flandres, le comte Philippe, pour s'instruire diligemment et s'imprégner des coutumes et des devoirs chevaleresque". Ce mode de "circulation" des enfants sert à la fois des ambitions éducatives et les stratégies d'alliance des parents. Il vise en effet à renforcer la puissance du lignage et à souder les amitiés entre couins, tout en offrant aux jeunes aristocrates une parfaite éducation chevaleresque.

La transmission de valeurs aux enfants ou aux adolescents en dehors de leur famille d'origine est mieux connue dans les milieux nobles. Cela ne signifie pas qu'elle soit absente dans les autres groupes sociaux. Nous avons déjà noté combien est fréquente l'habitude de confier à des proches parents un enfant comme domestique, apprenti, ou travailleur agricole.

Famille et école.

Ecole et promotion sociale des familles.

Les parents du Moyen Âge souhaitent que leurs enfants réussissent socialement. Dans la très grande majorité des familles, les fils embrassent la profession du père. Une promotion est néanmoins possible : elle peut se réaliser par un beau mariage. Dans le fabliau La House Partie, le père dit à son fils : "Si je trouvais un parti dans une puissante famille, je t'aiderais de mon avoir [...] si je trouvais femme bien née, de bon lieu, de bonne famille, qui ait parents, oncles et tantes, et frères et cousins germains [...] tu pourrais compter sur ma bourse". Pour ceux qui peuvent la fréquenter, l'école s'avère également un moyen efficace de réussite sociale, particulièrement à la fin de l'époque médiévale où, dans l'ensemble de l'Occident, se met en place un véritable réseau scolaire.

Les Paston, famille du sud-est de l'Angleterre (région de Norwich), offrent un bel exemple d'ascension sociale sur quatre générations, en grande partie liée à l'école, que l'on peut retracer grâce à une riche correspondance (plus d'un millier de lettres). A l'origine, Clément Paston est un paysan suffisamment aisé pour offrir à son seul fils, William Paston (1378 - 1444), des études de droit dans une Inn of Court (nouvelles écoles anglaises où l'on apprend la Common Law). Ce dernier réussit une brillante carrière de juriste au service du duc de Norfolk et de l'évêque de Norwich, puis du roi d'Angleterre. Ses 4 fils suivent sensiblement le même cursus scolaire et deviennent également juristes. Deux d'entre eux, John (1421 - 1466) et William (1436 - 1496), possédant richesse et prestige, agrandissent le patrimoine familial par des achats de terres et par de beaux mariages. Deux fils de John finissent par accéder à la noblesse. Cet exemple montre combien, une fois acquise une certaine position sociale, la famille profite de ses richesses et de sa renommée pour protéger son statut en occupant les mêmes professions de père en fils. Le Limougeau Hélie Brolhet, docteur ès loi de la faculté de Toulouse, un des principaux avocats de la ville au début du XVème siècle, a deux fils qui étudient le droit à Toulouse. La position prestigieuse du père ou d'un membre de la parenté permet ainsi à un jeune homme, en sortant de l'école ou de l'université, grâce au dense réseau de relations que se famille entretient par le jeu des alliances, de se procurer une charge ou un office avantageux. Ce népotisme se rencontre également au plus haut niveau de la hiérarchie ecclésiastique. Ottobono Fieschi, pape sous le nom d'Adrien V (mort en 1276), a pour oncle le pape Innocent IV (1243 - 1254). Il n'est pas rare qu'un évêque ou un cardinal favorise un membre de sa parenté afin qu'il lui succède. Le fait même de posséder une bibliothèque chez soi, ou d'en fréquenter une avec son père ou son oncle, attise chez l'enfant le goût d'apprendre.

Les legs testamentaires, bien connus pour la fin de l'époque médiévale, confirme le profond désir des parents ayant atteint un certain degré d'alphabétisation et quelque richesse de voir leurs enfants faire des études, essentiellement mais non exclusivement leurs enfants de sexe masculin. Au XVème siècle, dans leur testament, les conseillers au Parlement de Paris lèguent souvent de l'argent à leurs enfants ou à leurs neveux "pour les tenir à l'école". En novembre 1410, Pierre Beaublé, futur évêque de Sées, conseiller au Parlement, laisse à chacun de ses neveux 40 livres tournois pour chaque année d'études jusqu'à la licence. Il arrive que les testateurs fixent la durée des études de leurs enfants, comme le fait Rouergat Guilhem de Prévinquières qui, le 4 juillet 1337, prévoit 12 ans d'études pour son fils Raymond. Une clause du testament de William Paston est consacrée à l'éducation de ses enfants. Pour eux, il envisage la fréquentation d'une école élémentaire, puis l'étude de la logique et du droit civil, avant l'apprentissage du droit anglais dans une université. Sa veuve, Agnès, en 1444, respecte à la lettre ses dispositions testamentaires.

Des lettres échangées entre époux évoquent la scolarité des enfants et attestent que le souci de réussite scolaire n'empêche pas la volonté de protéger l'enfant. En 1424, Ramon de Torellas, marchand aragonais, écrit à son épouse restée à Saragosse pour lui demander de surveiller attentivement l'éducation scolaire de leurs enfants et pour qu'elle plaide la clémence auprès des maîtres : "Que les enfants aillent, au nom de Dieu, dormir à l'école, mais que Petre n'y aille pas, et dites au maître qu'il ne fasse pas lever Ramonico trop tôt le matin, qu'il suffit qu'il se lève lorsque paraît le soleil. Qu'il prenne soin d'eux, qu'ils apprennent et ne perdent pas leur temps [...] Avisez le maître qu'il ne fasse pas dîner les enfants trop tard, et qu'ils ne sortent pas après le diner, car cela serait contraire à la santé, surtout en période d'épidémie".

Correspondance entre parents et élèves.

Lorsque les enfants se rendent dans les écoles élémentaires, celles-ci sont généralement proches du domicile parental, mais, au Moyen Âge, le moindre déplacement est log, et quelques kilomètres suffisent pour que l'école entraine une longue séparation entre l'enfant et sa famille. En 1416, Alexander de La Pole, frère cadet du comte de Suffolk, William, fréquente l'école d'Ipswitch, à quelques kilomètres de la demeure familiale dans laquelle il ne revient qu'aux vacances. De même, en 1435, Olivier de la Marche, fils du capitaine du château de Joux, entre à l'école dans une ville voisine de Pontarlier. Il est confié à la garde d'un parent dont "plusieurs enfants et neveux pareillement allaient à l'école".

Surtout lorsque les études se poursuivent et se spécialisent, les enfants demeurent très longtemps loin de leur famille. Leur reste alors la possibilité de maintenir des contacts par l'écriture. A la fin du XIIème siècle, un élève du maître Hilaire d'Orléans s'adresse à son père pour qu'il lui envoie des vêtements et de l'argent. Les topoï rhétoriques liés au genre épistolaire (ars dictaminis) n'enlèvent rien à la réalité de la situation : "A son très cher père David, Matthieu, son fils dans le corps et dans l'esprit, salut et bénédiction filiale. Ne vous étonnez pas, ne vous irritez pas si vous recevez de moi de fréquentes lettres exprimant mes plaintes. Auprès de qui se réfugierait en effet le malade si ce n'est auprès de son médecin, l'ami auprès de l'ami, le fils auprès du père. Votre bienveillance sait certainement que lorsque nous m'avez envoyé aux écoles, vous m'avez laissé partir avec seulement 4 sous à remettre au maître, vous ne m'avez pas donné le nécessaire et le suffisant en fait de vêtements et vous ne m'avez rien envoyé d'autre [...] Par suite du froid trop rigoureux que j'ai supporté en hiver, je suis tombé longuement malade. J'ai alors assurément perdu beaucoup de temps pour mes études [...] Mais maintenant, en cette période estivale, alors que tous mes camarades sont bien vêtus, je suis nu et je rougis de confusion de ma nudité. Certes, si le maître ne m'avait retenu, à plusieurs reprises je me serais enfui ; s'il ne m'avait bien surveillé, à plusieurs reprises je me serais caché. Je supplie votre bienveillance paternelle de m'envoyer les vêtements qui conviennent et de m'inciter à l'amour de l'étude par vos bienfaits. Si vous négligez de le faire, vous me contraindrez assurément par votre négligence à la fuite. Portez-vous bien". On ne sait pas, hélas, si ces reproches et ces menaces ont fait fléchir la rigueur paternelle. Au milieu du XIIIème siècle, deux écoliers de la région d'Orléans demandent également à leurs parents de leur envoyer "assez d'argent pour acheter du parchemin, de l'encre, une écritoire et les autres objets dont nous avons besoin". Pour s'assurer les faveurs des parents, les deux élèves ajoutent : "Vous ne nous laisserez pas dans l'embarras, et vous tiendrez à ce que nous finissions convenablement nos études, pour pouvoir revenir honorablement dans notre pays". Les enfants ont parfaitement conscience que de leur réussite scolaire dépend l'honneur et la réputation des familles. C'est pourquoi les parents ne reculent pas devant de lourds sacrifices financiers pour confier l'enfant à un maître ou à une école.

Ecole et parents d'élèves.

Lorsque les parents ne sont pas satisfaits de la qualité de l'enseignement dispensé à leurs enfants, ils le font savoir et tentent parfois d'intervenir auprès des autorités municipales ou ecclésiastiques. En 1336, les habitants du petit bourg de Decize près de Nevers adressent une pétition aux chanoines de Nevers pour demander le remplacement du maître d'école, un certain Hugues de Bray. Ils pensent que le "gouvernement [l'éducation] n'est ni bon ni suffisant ni profitable aux enfants des [...] écoles, parce que les [...] écoliers n'ont aucune estime pour le [...] maître". Ils reprochent à ce dernier de laisser les enfants jouer aux dés pour de l'argent et d'être incapable d'user d'autorité (les écoliers vont jusqu'à frapper le maître avec des pierres et le piquer avec leur stylet). Ils menacent de changer leurs enfants d'école s'ils n'obtiennent pas satisfaction et proposent même un autre maître d'école, "Guillaume Chanu, clerc, car il nous plairait beaucoup, écrivent les parents, parce qu'il est de notre pays et qu'il nous est certain qu'il serait bon et convenable à cela et ferait le profit des enfants". On ne sait pas si le doyen du chapitre cathédral a donné une réponse positive aux revendications des parents d'élèves de Decize, mais celles-ci prouvent que les parents médiévaux savent aussi se battre pour défendre une école de qualité, capable d'apporter à leurs enfants une bonne instruction et une bonne éducation.

Même si son action est beaucoup plus individuelle et peu efficace, c'est un souci analogue qui anime le Florentin Tribaldo dei Rossi à la fin du XVème siècle. Son fils Guerrieri, âgé de quatre ans et demi en 1487, est envoyé chez un clerc de la cathédrale de Florence pour apprendre à lire. Mais, comme la famille n'est pas satisfaite des progrès de l'enfant "qui ne sait pas encore lire la "table" " (table sur laquelle on peut lire l'abécédaire), on le retire de cette institution trois mois plus tard pour le confier à un moine qui tient une école dans le voisinage. Le premier maître, non payé, proteste : on lui confie à nouveau l'éducation du petit Guerrieri pour 4 mois. Ayant atteint l'âge de 5 ans, l'enfant est finalement repris par l'autre maître pour une période de 2 ans afin d'apprendre la grammaire. Puis Tribaldo décide de changer encore son enfant d'école pour le placer chez le nouveau prêtre de sa paroisse qui vient d'en ouvrir une. En avril 1493, alors que l'enfant est âgé de 7 ans et 8 mois, le père demande que le maître commence à lui enseigner l'écriture mais, non satisfait de ce nouvel apprentissage, il renvoie l'enfant auprès du moine, son ancien maître, "pour qu'il lui apprenne à lire et à écrire". Au cours de l'année 1494, le père prend lui-même en main l'éducation de son enfant pendant 4 mois, sous son toit, puis en charge un quatrième maître qui s'en occupe jusqu'en mars 1495.

A cette date, Tribaldo décide que son enfant, alors âgé de 9 ans et 7 mois, embrassera la carrière marchande. C'est pourquoi il le fait entrer dans une école d'arithmétique chez un autre prêtre, puis chez le meilleur maître de calcul de Florence, Giovanni del Sodo. Mais l'instabilité, d'abord imposée par le père, est devenue une habitude chez Guerrieri qui fugue en avril 1497, à l'âge de 12 ans, et fait l'école buissonnière pendant 2 jours. Battu et chassé par son père, recueilli chez une tante, il réintègre ensuite la maison paternelle puis l'école de Giovanni del Sodo. LE 1er juillet 1499, il entre dans le monde du travail, mais il est renvoyé par son patron le 1er mars 1500, "en raison de sa méchante nature et parce qu'il n'obéit ni au maître ni à ses père et mère". Sa famille le place à nouveau chez Giovanni del Sodo pur qu'il se perfectionne en calcul, mais l'adolescent fait une nouvelle fugue. Finalement, Tribaldo réussit à trouver un marchand lainier qui le prend avec lui mais, accusé d'affaires de mœurs, il est à nouveau congédié en mai 1500 et meurt, à l'âge de 19 ans, en 1504.

Ce long et pathétique périple scolaire et professionnel de Guerrieri est riche d'enseignements. Il révèle d'abord l'aptitude des auteurs d'une ricordanza florentine à donner de précieux détails sur les progrès éducatifs et scolaires de leur fils, ce qui contraste avec le peu de renseignements fournis sur l'éducation des filles, car celles-ci, même si elles savent parfois lire et écrire et possèdent une certaine culture, utiliseront peu ces connaissances pour rehausser l'honneur de la famille. Ce récit permet également de constater combien les maîtres sont soumis aux mauvaises humeurs paternelles. Même si les communes de la fin du Moyen Âge tentent de lui apporter un soutien, le précepteur se voit toujours imposer les conditions du père lors de la signature du contrat. Enfin, cet extrait de ricordanza fait apparaître la fâcheuse tendance de certains pères à forcer la nature pour que leur enfant soit un bon élève. C'est cette inclinaison que Savonarole (1452 - 498) critique lorsqu'il évoque la propension parentale à "accabler très fort sous le travail [leurs enfants] comme le font certains pères qui veulent les voir surpasser tous les autres, si bien que les enfants s'effondrent ensuite au beau milieu du chemin".

Sentiments et ressentiments.

Une famille protectrice.

Les sources judiciaires (lettres de rémission ou archives du Châtelet en France, court rolls anglais, comptes rendus de procès, etc...) de la fin de l'époque médiévale montrent que les conflits graves mettant en cause les membres d'une même famille sont exceptionnelsEn consultant les registres criminels du Châtelet de la fin du XIVème siècle, on peut retracer les itinéraires de nombreux individus traqués pour vol ou meurtre. Dans leur cavale, ils sont majoritairement accueillis par des parents qui n'hésitent pas, pour les protéger et éviter qu'ils ne soient découverts, à les cacher et à apporter de faux témoignages.

Mais nul n'est besoin que des événements exceptionnels viennent perturber le quotidien pour voir les solidarités familiales se déployer. Il suffit de répertorier les nombreux déplacements opérés par les individus pour se rendre compte combien est fréquente la visite chez un membre de la parenté. A Florence, on peut suivre ainsi, au cours de l'année 1449, Alessandra Strozzi qui se rend chez sa fille dans le Mugello, puis chez un de ses frères, et enfin chez un cousin dans le proche contado. Elle héberge pendant huit jours un Napolitain, cousin germain de son mari, auprès de qui travaillent ses deux fils. D'ailleurs, les chroniqueurs de la fin du Moyen Âge, pour montrer combien les pestes ont pu affecter profondément le lien familial, insistent sur l'arrêt de ces visites. Lors de la peste de 1348, le chirurgien Guy de Chauliac déplore : "Le père ne rendait plus visite à son fils, ni le fils à son père ; la charité était morte et l'espérance abattue". Dans le même contexte, Boccace, dans l'introduction de son Décaméron, écrit : "Le frère abandonnait le frère, l'oncle le neveu, la sœur le frère, souvent même la femme le mari. Voici qui est plus fort et à peine croyable. Les pères et les mères, comme si leurs enfants n'étaient plus à eux, évitaient de les aller voir et de les aider".

Dans les sources iconographiques, de rares scènes de veillée familiale permettent de lever un peu le voile sur la vie intime. Sur une enluminure du Tacuinum Sanitatis, daté de 1385 - 1390, on voit les parents et leurs trois enfants, tous assis sur des petits bancs autour d'une cheminée à hotte tronconique. La mère file la quenouille à la main, le père tisonne le feu et les enfants, au premier plan, sécurisés, somnolent déjà. Comme l'affirme le Florentin Léon Battista Alberti vers 1433 - 1434, "c'est pour les parents un grand plaisir de voir leurs enfants heureux autour d'eux, de s'émerveiller d'un grand cœur, et d'en concevoir des espérances".

 L'amour maternel.

Pendant toute l'époque médiévale, de très nombreux documents attestent des profonds sentiments éprouvés par les mères pour leurs enfants. Au début du VIIème siècle, lorsque Rustique, évêque de Cahors, perçu comme un agent du pouvoir royal, est assassiné, sa mère Herchenfreda écrit au frère du défunt Didier (le futur saint Didier de Cahors). Elle laisse éclater sa douleur d'avoir perdu un enfant dans de telle conditions et invite son second fils à se protéger pour ne pas subir le même sort. Dans deux autres lettres adressées à Didier, Herchenfreda se montre angoissée de le voir quitter la maison parentale, encore à l'âge de la puberté, pour se rendre à la cour du roi Clotaire II. Elle exhorte Didier à penser continuellement à Dieu, à être chaste, charitable et fidèle au roi, à faire attention à sa santé et s'inquiète de savoir s'il ne manque de rien à la cour.

Au milieu du IXème siècle, Dhuoda, mère privée de ses enfants, commence son Manuel par cette émouvante déclaration : "Constatant que la plupart des femmes ont en ce monde la joie de vivre avec leurs enfants et me voyant, moi Dhuoda, ô mon fils Guillaume, séparée et éloignée de toi - et par là comme angoissée et toute animée du désir de te rendre service - je t'envoie cet opuscule, transcrit en mon nom, à lire comme modèle pour ta formation. Je serais heureuse si, en mon absence, ce livre pouvait te remettre en esprit par sa présence, lorsque tu le liras, ce que tu dois faire par amour pour moi". Au début du XIIème siècle, Guibert de Nogent rapporte la douleur et la colère de sa mère lorsqu'elle découvre les coups qu'il a reçus de son maître : "Un jour [...] j'étais venu aux pieds de ma mère, après avoir été gravement battu, plus assurément que je ne l'eusse mérité. Elle se mit à me demander, selon son habitude, si ce jour-là j'avais été frappé ; et moi, pour ne point paraître dénoncer mon précepteur, je niai catégoriquement. Alors, malgré moi, elle m'enleva mon vêtement de dessous (qu'on appelle tunique, ou bien encore chemise), et elle put contempler mes petits bras marqués de bleus, et la peau de mon pauvre dos enflée un peu partout à la suite des coups de verges. Gémissant profondément à la vue de ces sévices infligés à mon âge tendre, troublée, agitée, les yeux pleins de larmes de tristesse, elle me dit : "Puisqu'il en est ainsi, tu ne deviendras jamais clerc : tu n'auras plus de châtiment à subir pour apprendre la latin !". Entre 1447 et 1470, Alessandra Strozzi envoie des lettres poignantes à ses fils exilés de Florence par les Médicis. Dans l'une d'entre elles, datée d'environ 1450 - 1451, elle écrit : "Je crois mourir de cette soif de te revoir [...] je désire de toute la force de mon cœur et de mon âme vivre là ou vous vivez ; ma seule peine est de mourir dans vous revoir".

Source : Famille et parenté dans l'Occident médiéval Vème - XVème siècle (Carré Histoire - Hachette supérieur)

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Date de dernière mise à jour : 29/11/2013

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